Itchkéri Kenti fait le récit d'un bref moment de l'histoire tchétchène. Ce moment se situe pendant l'hiver 96, peu après l'opération de Pervomaskaïa* et jusqu'à la prise du village de Novo Grozny par l'armée russe, à la fin du mois de février. Entre ces deux dates, Grozny en ruine, sous occupation russe, fut le théâtre des plus grandes manifestations indépendantistes organisées durant cette guerre.

Tous les observateurs ont été frappés par la première guerre de Tchétchénie. Par son extraordinaire violence -Grozny capitale de 400 000 habitants rasée à l’aviation en un mois-, et peut-être plus encore par l’intensité de la résistance. Comment le petit peuple Tchétchène, réparti sur un territoire à peine aussi grand que deux départements français, pouvait-il tenir tête à la Russie, plus vaste pays du monde ? Et l’observateur, en s’approchant, était saisi d’une autre stupéfaction : la guerre de Tchétchénie ne datait pas de décembre 1994, mais de la fin du XVIIIe siècle, lors de la colonisation du Caucase par les Tsars…

En septembre 2004, c’est à la suite de la prise d’otages dans l’école de Beslan que Florent Marcie décide de travailler sur ses images d’archives. La violence de l’opération, la confusion qui l’entoure, mais aussi l’évolution planétaire inquiétante de la dernière décennie le persuadent d’un retour dans l’histoire.

Mais il y a encore autre chose : les chiffres de la guerre. Avec, selon les estimations, de 160 000 à 300 000 morts sur une population d’un million d’habitants (sans compter les blessés qui représentent au moins le double des morts), quelle possibilité reste-t-il pour la mémoire tchétchène ? La guerre n’a pas seulement détruit des vies et des villages, elle a fait disparaître témoins et souvenirs. Aujourd’hui, près de deux cent mille Tchétchènes vivent en exil, coupés de leurs racines.

« Qui contrôle le présent contrôle le passé, qui contrôle le passé contrôle l’avenir », écrivait Orwell. Face à un pouvoir russe « orwellien » qui tente jour après jour de réduire la guerre de Tchétchénie à une vulgaire « opération antiterroriste contre une poignée de bandits », et qui voudrait faire d’une guerre sans images une guerre sans archives, les images de Florent Marcie datant de l’hiver 96 prennent une tout autre valeur. Le « travail de mémoire », plus que jamais nécessaire, vient apporter sa contribution aux témoignages des rares journalistes et organisations humanitaires qui se risquent encore en Tchétchénie.

Un tel document ne pourrait être filmé aujourd’hui, aussi bien en raison du danger et de la méfiance accrue d’une population traumatisée, que parce que la société tchétchène de 1996 n’est plus. En sus d’une violence redoublée, la deuxième guerre de Tchétchénie, débutée en septembre 1999, s’est distinguée par une volonté impitoyable de casser la structure sociale, pour effondrer du même coup le socle de la résistance. C’est un monde disparu que montre le film.

Poussé par une interrogation -qui sont les Tchétchènes ?-, le jeune réalisateur français, qui ne parle pas un mot de russe, sillonne le pays en plein hiver, à la rencontre d’un peuple en résistance. Muni de deux appareils photographiques, d’une caméra amateur, ainsi que d’une « toile blanche » qu’il fait peindre au fil de son voyage par ses hôtes, il croise sur sa route des combattants indépendantistes, des villageois, un médecin humanitaire, Aslan Maskhadov, Shamyl Bassaïev, et tous ces anonymes, hommes et femmes convaincus, alors, de leur droit à la liberté. Chemins enneigés, villages accueillants, meetings populaires : Védéno, Grozny, Orekhovo, Novo Grozny… L’intuitivité des images permet de revivre le récit pas-à-pas, comme s’il se déroulait au présent.

Mais le film invite aussi à un voyage plus profond dans l’histoire et la mémoire, à la découverte d’un petit peuple irréductible, célébré par les plus grands écrivains.

Dans le contexte en cours, porter un regard sur la guerre de Tchétchénie à partir d’images datées d’une décennie soulève un certain nombre de questions, interrogeant passé et présent communs. Le travail de mémoire chevauche une situation toujours d’actualité. De nombreuses personnes filmées sont mortes, d’autres poursuivent la lutte ou se sont radicalisées, d’autres encore ont du fuir leur pays.

En 2006, la guerre en Tchétchénie, qualifiée par certains spécialistes de génocide ou de crime contre l’humanité, continue sous un autre visage.

 

 

 

 

  * Le 9 janvier 1996, un commando indépendantiste se replie dans l'hôpital de Kizliar, au cours d'une attaque au Daghestan. Deux milles personnes sont prises en otage. Les combattants tchétchènes réclament la fin de l'intervention russe. Pourchassé par les forces fédérales, le commando se retranche dans le village de Pervomaskaïa avec 160 otages. L'assaut est donné. L'opération se soldera par plusieurs dizaines de morts.

 

back home contact langue
back to intro